Pablo Picasso (1881–1973)

Un intermède créatif au Tremblay-sur-Mauldre

À l’automne 1936, Picasso, alors officiellement séparé d’Olga, installe Marie-Thérèse Walter et leur fille Maya dans une vieille ferme prêtée par Ambroise Vollard au Tremblay-sur-Mauldre. Ce lieu devient un havre de paix pour Picasso, qui y passe les week-ends et certains jours de la semaine, loin de l’agitation parisienne et des tensions de sa vie conjugale. Marie-Thérèse et Maya y résident jusqu’à la guerre, profitant de la tranquillité du village et de la proximité avec la nature.

Une période créative et familiale

Pendant cette période, Picasso s’y rend régulièrement pour passer du temps avec sa fille et Marie-Thérèse, qui devient sa muse et son inspiration. Il y aménage un atelier dans la grange de la maison, où il réalise des œuvres empreintes de sérénité, comme des natures mortes, des portraits de Maya, et surtout des représentations lumineuses de Marie-Thérèse, aux courbes envoûtantes et aux tons clairs (vert amande, vieux rose, bleu ciel, jaune, mauve). Ces œuvres reflètent l’atmosphère paisible et inspirante du Tremblay-sur-Mauldre, ainsi que l’attachement de Picasso à cette période de sa vie.

Portraits les plus célèbres de sa fille et de Marie-Thérèse peints dans la commune :

Maya au Bateau (1938), l’un des plus iconiques, montrant la fillette avec un jouet.

Maya à la poupée (1938), une série de portraits colorés explorant le monde de l’enfance.

Première neige (1938), une oeuvre touchante montrant maya emmitouflée lors de ses premiers pas dans la neige au Tremblay.

Femme au béret mauve (1937), un portrait serein de Marie-Thérèse peint au printemps 1937. 

Un intermède heureux

interrompu par la guerre Cet intermède idyllique prend fin avec la mort accidentelle d’Ambroise Vollard en juillet 1939, qui oblige Picasso et sa famille à quitter les lieux. En 1940, Marie-Thérèse et Maya déménagent à Paris, boulevard Henri IV, la maison du Tremblay-sur-Mauldre étant occupée pendant la Seconde Guerre mondiale.

Un hommage posthume à Vollard

Quelques années plus tard, vers 1945, Picasso réalisa un portrait en forme d’hommage, Ambroise Vollard et son chat. Dans cette œuvre, la personnalité revêche du marchand semble se concentrer dans le chat aux yeux hallucinés, toutes griffes dehors. L’affection de Picasso pour son éditeur transparaît dans le visage serein et profond de Vollard.

La genèse de Guernica

En 1937, Picasso accepta la commande d’une peinture murale pour représenter le pavillon espagnol lors de l’Exposition internationale de Paris. Le projet, initialement centré sur le thème de l’artiste et de son modèle, fut radicalement transformé après le bombardement de Guernica par les troupes allemandes, le 26 avril 1937. En l’espace d’un mois, il réalisa Guernica, une large composition allégorique dénonçant les horreurs de la guerre. Picasso déclara : "Dans le panneau auquel je travaille, et que j’appellerai Guernica, j’exprime clairement mon horreur de la caste militaire qui a fait sombrer l’Espagne dans un océan de douleur et de mort." Exécutée en camaïeu de gris, l’œuvre s’inspire de photographies en noir et blanc du massacre publiées dans la presse, ainsi que des clichés de Dora Maar documentant son évolution. Le caractère monochrome du panneau final traduit la déshumanisation de cette scène d’horreur, évitant toute distraction esthétique que la couleur aurait pu apporter.

La série des natures mortes au Tremblay

Face à la nature morte Palette et tête de taureau, le rapprochement avec Guernica est inévitable. Réalisée en noir et blanc en 1938, cette toile utilise une économie de moyens similaire. La tête de taureau rappelle celle de la fresque, avec la même position de la bouche et des naseaux, conférant à l’animal un cri muet. La matière picturale est épurée, les formes tracées par une simple ligne noire sur un fond traité à l’essence. Cette œuvre est la dernière d’une série de cinq natures mortes avec une palette et une tête de taureau ou de minotaure, réalisées entre le 4 novembre et le 10 décembre 1938.

Une série révélatrice des tourments de l’artiste Les quatre premières toiles de la série, peintes avec des couleurs criardes et un fond proche du style cubiste tardif, ont probablement toutes été réalisées dans l’atelier du Tremblay-sur-Mauldre. Elles évoluent selon leur date de création :

Palette, bougie et tête de Minotaure (4 novembre 1938)

 La bougie allumée renforce l’ombre sur la tête du minotaure, lui conférant un visage double, à la fois de face et de profil.

Taureau noir, livre, palette et chandelier (19 novembre 1938)

La tête de taureau, entièrement noire, dramatise la scène, évoquant le taureau de Guernica.

Nature morte à la tête de taureau rouge (26 novembre 1938)

Le taureau, peint en rouge orange saturé, symbolise la violence des activistes républicains face à la menace hitlérienne.

Buste de minotaure (27 novembre 1938)

La tête de taureau se transforme en visage humain, incarnant la dualité physique du minotaure, alter-ego de Picasso.